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Arrondir ses fins de mois N°2 - juillet 2003 - Troc : 4 000 € économisés !

juillet 2003, par Cat

Par Gilles Gilles BOULET

Un S.E.L. (Système d’Échange Local) est une association de particuliers qui troquent biens et services.
Gilles tond la pelouse de Nadia qui prête une friteuse à Céline, laquelle animera le banquet de Marion et cette dernière donnera des cours d’informatique à Gilles...
Le système est très malin, une "monnaie fictive" permettant de fluidifier les échanges.
Conçu au départ pour faire naître des solidarités, ce système peut être tout à fait profitable.
Rien qu’en investissant un peu de votre temps, vous pouvez raisonnablement économiser des sommes rondelettes...

Rêvons un peu :

Lundi soir, vous avez fait les courses de votre vieille voisine.
Pour vous remercier, elle vous a offert quelques pots de confiture maison.
Mardi, vous avez réparé le carrelage de votre ami Alexandre, lequel a promis de venir tailler vos arbres ce week-end.
Mercredi, votre cousin vient, comme d’habitude, tondre votre pelouse ; en échange, vous repeignez sa grange chaque année.

Voilà des relations apparemment idéales !
Malheureusement, même si vous êtes plein de bonne volonté, vous serez vite limité dans vos échanges : il y a trop peu de troqueurs et il est difficile de toujours trouver une contrepartie immédiate (vous risquez de saturer au bout du quarantième pot de confiture).

Le S.E.L. résout habilement ce problème.

Tout d’abord parce que l’association regroupe souvent des dizaines de personnes aux compétences très diverses et ensuite parce qu’elle utilise une monnaie fictive appelée, selon les réseaux : : goutte de lait, pétale, grain, talent, fleur, brimbelle, caillou, sourire...
Cette monnaie fonctionne de la manière suivante :
lorsque je me fais couper les cheveux par Sébastien, mon compte est débité (diminué) de 60 grains de riz et celui de mon coiffeur du dimanche est crédité (augmenté) de 60 grains.
Ensuite, lorsque je donnerai des cours d’informatique à Sonia, 100 grains passeront de son compte au mien. Etc.
Bien sûr, pour que tout fonctionne parfaitement, il faut que :
- l’association comporte suffisamment de personnes aux compétences variées
- les membres soient dynamiques
- chacun connaisse les compétences à disposition.Elles sont répertoriées dans un catalogue mis à disposition de chacun (un dictionnaire des échanges a ainsi recensé près de 3 000 services possibles).

Voici quelques exemples :

garde de chiens, prêt de téléviseur, peinture sur bois, cours de violon, papier peint, tuiles, co-voiturage, prêt de nettoyeur-vapeur, aide aux devoirs, vannerie, main-d’œuvre sans compétence particulière, prêt de cheval, jardinage, informatique, aide pour papiers administratifs, photocopies, prêt de matériel de bricolage...

En fait, les seules limites sont la loi (pas de copie de CD, pas de travail clandestin...), les compétences et l’imagination de chacun. Car chacun de nous, quel que soit son cursus, a des compétences particulières, qu’il ne pense pas forcément à offrir aux autres. Pour cela, la lecture des compétences déjà proposées par les autres membres est fort utile.

Il existe plus de trois cents S.E.L. en France, chacun ayant sa philosophie ; certains n’ont d’autre ambition que de créer des solidarités, d’autres sont intimistes ou festifs, ou encore ont une orientation plus "business".
Bien sûr, c’est ceux-là qui nous intéressent le plus !
Mais il faut faire attention à plusieurs dangers :
le S.E.L. fonctionne sur le mode d’une association non lucrative.
Il faut donc éviter les travaux de grande ampleur, dangereux ou risqués.
Bien sûr, vous n’aurez pas de problème si vous vous faites aider pour retapisser une pièce. Mais si vous demandez à Marcel de vous refaire toute votre tuyauterie vous risquez d’avoir des problèmes avec votre assureur en cas de fuite.
De même, faire rehausser votre maison d’un étage est dangereux (travail au noir, risque en cas d’accident, fiabilité du travail, taxes, assurance...).
Idem pour des interventions sur les freins de votre voiture ou votre installation électrique.
Précisons d’ailleurs que, dans ce cas employeur et employé courent tout deux un risque juridique.
NOTA : le S.E.L. doit bien sûr s’assurer. Évidemment, les primes (cotisations) seront proportionnelles aux risques couverts. Un point à étudier soigneusement !
Autre point important : les échanges étant centralisés par l’association, l’administration (fics, Urssaf, etc) peut aisément contrôler l’activité d’un membre.
Il est donc prudent de rester dans le domaine du raisonnable, dans des activités dont la faible ampleur correspond à de simples coups de main entre particuliers, sans concurrencer les professionnels.
Dans L’Yonne Républicaine de Février 1999, la direction départementale des services fiscaux rappelle qu’il y a exonération de l’impôt et de la TVA à condition que la gestion soit désintéressée et qu’il n’y ait pas concurrence avec le secteur privé.
Bien sûr, il convient, le cas échéant, de se renseigner auprès de votre administration locale (fisc, etc) pour connaître les dernières dispositions.

4 000 Euros !

Jean-Pierre a 30 ans et vit maritalement en province.
Enseignant, il a adhéré à un S.E.L. depuis deux ans.
Il tire un premier bilan :
C’est génial ! Je venais d’acheter un appartement et je devais refaire un tas de bricoles.
Carrelage, peintures, tapisserie, réparations diverses... De plus, j’ai eu la mauvaise surprise en demandant des devis à des professionnels : ces bricoles ne les intéressaient guère.
Du coup, les devis ont été plus élevés que prévus et les délais de réalisation s’étiraient sur près d’une année.
Avec le S.E.L., j’ai pu tout faire faire pour beaucoup moins cher puisque je n’ai payé que la fourniture.
Bien sûr, j’ai aussi participé aux travaux, ce qui m’a permis de contenir le débit de mon compte dans les limites autorisées par le S.E.L. et d’apprendre pas mal de choses, moi qui n’étais pas du tout bricoleur.
Au final, les travaux ont pris deux ans mais j’ai économisé plus de 4 000 Euros.
Cela en valait vraiment la peine, même si mes semaines ont été bien remplies : à mes cours au collège se sont ajoutés les bricolages à la maison, les divers coups de main et les cours particuliers que j’ai dispensés dans le cadre du S.E.L.
4 000 Euros économisés, de nouveaux amis et une initiation au bricolage : vive le S.E.L. !
RAPPEL : il convient d’être prudent pour ne pas verser dans le travail au noir, ne pas faire courir de risques d’accident à ses nouveaux amis et ne pas faire effectuer de travail nécessitant des compétences professionnelles.

Marcelline a 72 ans et elle vit seule.

C’est un ami qui l’a incité a adhéré au S.E.L. local.
Je voyais bien ce que les autres pouvaient m’apporter mais pas trop ce que je pouvais donner.
Finalement, j’ai timidement proposé quelques cours de crochet, puis tout s’est enchaîné : j’ai préparé des gâteaux, gardé des enfants...
J’ai même noué des liens forts avec une famille qui habite le même quartier. Après l’école, tous les jeudis, les enfants viennent directement chez moi faire leurs devoirs !
Je tire plein d’avantages au S.E.L. : je vois du monde, je reste dynamique et je n’ai plus de souci pour l’entretien de ma villa (taille des arbres, tonte de pelouse, gros ménage de printemps). Je crois que le S.E.L. me permettra de rester de longues années dans ma maison.

Le cas limite

Sarah T., une anglaise résidant dans l’Ariège, est un membre du S.E.L. de Dun.
La toiture de sa maison étant bien fatiguée, elle décida de faire réparer les 110 m2 faiblissant par deux compatriotes membres du même S.E.L., un psychologue RMIste et un professeur intermittent.
En échange, elle fournissait le S.E.L. en légumes biologiques.
Mais un artisan-couvreur en mal d’ouvrage ne l’entendit pas de cette oreille et porta plainte pour concurrence déloyale.
Le procureur poursuivit donc Sarah pour travail dissimulé et ses amis pour exécution de travail dissimulé.
Au cours du procès, les experts ont évalué les travaux à environ 5 000 Euros, ce qui est hors de proportion avec les pratiques habituelles d’un S.E.L.
Condamnés en première instance à 300 Euros avec sursis, les prévenus ont été relaxés en appel.
C’est une excellente nouvelle pour les S.E.L., mais il faut remarquer que la situation précaire des participants a joué dans cette décision. En effet, dans une autre affaire, il y a eu condamnation pour une réfection de toiture de moindre importance (60 m2).
On peut d’ailleurs relever que, le plus souvent, le S.E.L. précise dans ses statuts que ses membres doivent s’acquitter individuellement des éventuelles taxes, impôts et obligations légales.
Prudence, prudence...

QUESTIONS-REPONSES

À partir de quel montant et de quel type de travaux sort-on du cadre légal ?
On peut penser que la loi mettra tôt ou tard une limite claire, bien préférable au flou actuel.

Citons ici l’extrait d’un mémoire d’étudiants sur le sujet :

Pour éviter d’être en infraction avec le Code du travail, les activités dans le S.E.L. doivent être ponctuelles, non lucratives, de faible importance, et réalisées au titre de l’entraide entre particuliers sans utilisation d’un outillage de professionnel. Mais malgré cela, il n’est pas sûr que les tribunaux ne sanctionnent pas, car ils considèrent que l’unité de compte a une valeur lucrative.../... Il serait peut-être préférable que le législateur se prononce clairement sur le statut des SEL, quitte à adopter une loi propre.
.R.Arsac, F. Brun & R. Esteve / mémoire universitaire / Grenoble II

Quel est l’avenir du S.E.L. ?

Les S.E.L. sont en perpétuelle innovation.
Certains tolèrent des découverts (un solde négatif) mais envisagent de créer un taux d’intérêt sur cette dette. À l’inverse, pour pousser aux échanges, certains S.E.L. expérimentent un taux d’intérêt négatif sur les comptes positifs (monnaie fondante/S.E.L. de St Quentin les Yvelines) ; ainsi, pour ne pas voir fondre leur capital (comme s’il était rongé par l’inflation), les membres sont poussés à utiliser le crédit accumulé.
D’autres S.E.L. tentent d’alléger le système en ne comptabilisant plus exactement les débits/crédits de monnaie virtuelle (en faisant confiance), d’autres encore rémunèrent la gestion (en grains) de l’association ou accueillent les nouveaux membres avec leur offrant quelques dizaines d’unités de leur monnaie... Les variantes sont innombrables.
Il nous semble possible que se créent peu à peu des S.E.L. avec des visées différentes.
Par exemple, un S.E.L. haut de gamme (de classe moyenne et supérieure), un S.E.L. spécialisé (comme il existe déjà des réseaux d’échange des savoirs), un S.E.L. centré sur les échanges de temps, etc.
Notons que se développent aussi des échanges entre différents S.E.L., ce qui permet d’élargir les horizons, d’avoir accès à des compétences plus pointues.

Est-ce que l’adhésion à un S.E.L. est payante ?

En principe, il y a une cotisation pour couvrir les frais de fonctionnement.
Le montant est très variable selon les S.E.L., et payables en vrais euros, mais il reste faible en regard des avantages du système.
Notons que les cotisations peuvent être faibles si tous les membres ont accès à Internet : le mail supprime alors les coûts de photocopie et d’envoi (invitations, bulletins d’information, catalogue de compétences...)

Comment créer un S.E.L. ?

Tout d’abord, vérifiez s’il existe déjà un S.E.L. dans les environs. Il est toujours plus facile d’intégrer une structure existante. Si ce n’est pas le cas, prenez conseil auprès d’autres S.E.L. plus lointains.
Il existe plus de 300 S.E.L. en France (avec 30 000 membres) et il y en a sûrement un près de chez vous.
Si vous tenez vraiment à créer votre propre S.E.L., sachez que vous devrez prévoir plaquette publicitaire, feuille d’adhésion, charte, feuilles d’enregistrement et de mise à jour des offres-demandes et des petites annonces, règlement intérieur, statuts-type, catalogue... Renseignez-vous auprès des autres S.E.L.

Comment sont comptabilisés les échanges ?

Le premier problème est d’évaluer la valeur de l’échange. Le plus simple est de le faire en fonction du temps prévu pour effectuer ce travail.
Principe le plus courant : une minute = une unité de compte (grain, brindille, caillou...).
Il ne s’agit pas de calculer cela comme une entreprise : c’est une évaluation grossière, qui tient compte du fait que nous sommes entre particuliers, que cela doit rester intéressant pour le demandeur et que ce dernier pourra donner un coup de main lors de ce travail.
Lorsqu’un échange est conclu, les échangeurs remplissent, selon les S.E.L., soit une feuille d’échanges soit un reçu comportant trois volets : les participants en conserve chacun un, le troisième étant envoyé au centralisateur qui inscrit l’échange sur informatique.
En effet, il faut bien que quelqu’un comptabilise les échanges de l’ensemble des participants.
En principe, un S.E.L. utilise un petit logiciel informatique (il en existe 25 variantes) qui permet d’automatiser le calcul des échanges.
Certains SEL rémunèrent d’ailleurs (en grains de S.E.L.) le travail du centralisateur.

Quelles sont les principaux risques d’échec d’un S.E.L. et comment y remédier ?

L’association est menacée par trois maladies mortelles :

- La parasitose

Elle se produit lorsqu’un membre n’offre guère de services mais en consomme beaucoup (son compte devenant de plus en plus négatif).
Remède : soit interdire les comptes négatifs soit mettre une limite de découvert maximum (le plus souvent entre 2 000 et 5 000 unités). Si le comportement persiste, sommer la personne de s’expliquer et, si les symptômes persistent, l’exclure (sanctions à prévoir dans les statuts).
Certains S.E.L. ont un médiateur qui s’occupe de ces problèmes (par exemple, il cherche une solution si une personne quitte le S.E.L. avec un compte négatif).

- La réunionnite

Un S.E.L. doit rester une structure très légère sinon on ennuie tout le monde.
Par contre des réunions mensuelles ou trimestrielles sont une bonne occasion de faire le point... et la fête.

- Le rachitisme ou l’endormissement

Il faut qu’un S.E.L. offre un minimum d’offres diverses. Aussi, après sa création, un S.E.L. doit atteindre rapidement une vingtaine de personnes. À défaut, les compétences seront peu variées, les échanges peu riches et les rencontres bien rares.
Il est souvent interdit d’avoir un compte positif qui dépasse un certain montant (afin d’éviter que ce soit toujours les mêmes personnes qui donnent).
Autre solution : donner un délai de validité de quelques mois au crédit accumulé ; il faut alors dépenser pour ne pas perdre les fruits de ses efforts.

LES ADRESSES UTILES

Pour contacter un S.E.L. près de chez vous, vous pouvez :
- consulter les pages jaunes à la rubrique Associations (problème : un S.E.L. porte souvent un autre nom).
- vous renseigner auprès des associations culturelles et sociales de votre région
- consulter Internet (faire une recherche avec le mot "S.E.L." ou "système d’échange local") ou voir les sites http://www.sel-terre.info et http://www.selidaire.org

Historique

Le S.E.L. fonctionne avec une monnaie qui n’est utilisée que par une communauté restreinte.
Si on accepte cette définition, on peut faire remonter la filiation du S.E.L. à quelques millénaires.
Mais il est plus juste de considérer que le S.E.L. est une création récente, issue des mouvements alternatifs américains des années soixante-dix.
Les S.E.L. ont ensuite gagné tous les pays du monde (on les appelle LETS en Angleterre, écomoney au Japon). En France, le premier a été créé en Ariège (Montbel) en 1995.
8 ans plus tard, on compte plus de trois cents S.E.L. en France.

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