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Le Nouvel Observateur - 05/12/1996 - Le Dollar est mort à Ithaca

jeudi 5 décembre 1996, par Serge33

par Jean-Paul Dubois

Cette ville de l’état de New York a inventé sa propre monnaie et se passe du dollar qui, selon les habitants, ne sert qu’à enrichir les multinationales. Cette devise locale, créée en 1991, s’appelle Ithaca Hour, ce qui dit assez son rapport au temps et non à l’argent (pages 94-96).

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Le DOLLAR EST MORT À ITHACA

De notre envoyé spécial du Nouvel Observateur aux Etats-Unis, Jean-Paul Dubois

Cette ville de l’État de New York a sa propre monnaie et se passe très bien d’un billet vert qui, selon ses habitants, ne sert qu’à enrichir les multinationales.

Vous savez la meilleure ? Ça marche !

Ce que l’on fait ? On est au chaud, dans une voiture, et l’on suit un homme qui pédales sur son vélo par une température proche de zéro. Ce que l’on voit ? Un casque blanc en polystyrène, le bout d’une barbe rousse et le dos voûté de ce cycliste qui peine sous un voile de pluie et les bouffées du vent. Sa roue arrière remonte une gerbe d’eau qui ruisselle en cascade sur s n anorak. On a eu beau insister, tout à L’heure, pour l’emmener dans la berline, il n’a rien voulu entendre : Je ne conduis pas les automobiles. Et je ne m’assieds pas davantage dedans. C’est ma philosophie." La scène se passe à Ithaca, État de New York. Dans cette ville, la firme Borg Wagner fabrique, pour le monde entier, les boîtes automatiques des voitures les plus réputées. Mais pour changer de vitesse, Paul Glover vous dira que l’on n’a jamais rien inventé de mieux qu’un bon dérailleur à câble. C’est comme ça. Et il n’y a pas à discuter : "Je n’aime pas ce qui pollue. Je refuse aussi de prendre l’avion. À la rigueur, parfois, quand je n’ai pas le choix, j’emprunte le train. Lorsque, de surcroît, vous apprenez qu’il y a quelques années cet homme a mis six mois pour effectuer à pied la diagonale Boston-San Diego "afin de découvrir à quoi ressemblaient vraiment les tempêtes, les orages, les hommes et les animaux de ce pays", vous pensez avoir affaire à un flâneur fêlé, et vous ne pouvez pas vous tromper plus allègrement. Car L’homme qui là, devant nous, trempé jusqu’aux os, mouline dans la tourmente est l’économiste le plus astucieux de l’État, le "banquier alternatif" le plus populaire, le plus zazou, et le plus à gauche que la finance ait jamais connu. Le "New York Times", le "Wall Street Journal", "Associated Press" et même le magazine ultracapitaliste "Across the Board" lui ont consacré de longs articles dithyrambiques.

Cela est d’autant plus surprenant qu’il n’y a sans doute pas au monde quelqu’un qui méprise plus l’argent en général dollar en particulier que Paul Glover. Au point d’inventer et de lancer en 199 1, dans sa ville, une nouvelle unité monétaire. Dent il imprime lui-même les billets. Et que la plupart des commerçants, des administrations et même une banque acceptant. A Ithaca, on estime que 2 millions de dollars de cette # monnaie de singe sont aujourd’hui en circulation. Cette devise locale s’appelle l’ "Ithaca hour". Et, consécration suprême, George Dentes, le procureur du comté, a récemment annonce qu’il en cuirait aux aigrefins tentés de contrefaire les talbins bigarrés bricolés par Glover puisqu’ils seraient désormais punis aussi sévèrement que s ’ils fabriquaient des faux dollars. Je dirais que cela devrait être même plus durement sanctionné, ajoute Paul. Car l’Ithaca hour est une monnaie réelle dont la contrepartie représente le travail palpable de gens qui existent, tandis que le dollar est une monnaie de Monopoly des espèces dépecées de toute matérialité, qui n’ont plus d’équivalent or ni même argent, mais seulement celui d’une dette nationale de 5 200 milliards de dollars. En Amérique, le plus grand fabricant de fausse monnaie, c’est l’État.

Ne vous y trompez pas. Ce discours n’est pas celui d’un quelconque milicien antifédéraliste fascisant comme on en rencontre un peu partout dans cc pays. Paul Glover serait plutôt tenant d’un nouvel ordre économique bienveillant, reposant essentiellement sur des marches de proximité, des marques de civilité et des échanges de bons procédés. Évidemment, une telle théorie mérite d’être explicitée. Ancien publicitaire et journaliste, diplômé de gestion municipale, Glover se met en 1991 à observer les mouvements de L’argent dans sa ville. Ce qu’il voit à Les banalités de base du capitalisme : de puissantes compagnies, de grandes chaînes nationales de magasins qui s’installent à Ithaca pour aspirer L’argent local avant de le réinvestir ailleurs.

Glover n’a plus alors qu’une idée en tête. Désamorcer cette pompe à finance, diminuer le débit de ce vorace pipe-line, afin de le remplacer par on système d’irrigation en circuit fermé. Que L’argent tourne, circule, soit, mais sur place, entre sol. C’est alors que lui vient l’idée de l’Ithaca hour, cette unité monétaire que l’on ne pourrait gagner et dépenser que dans la Communauté. En vendant ou en achetant des services et des biens produits localement. Et voilà comment, pour lutter contre le capital, Glover se mit à battre monnaie. Le plus difficile, dans cette histoire, fut bien sûr de convaincre les 30 000 habitants de la ville et les 40 000 étudiants de la toute proche université Cornell que ce papier singulier, qui sur ses deux faces proclamait narquoisement "In Ithaca we trust ", était autre chose qu’une facétie antitrust. Le temps et la nature même de ce séduisant nouveau système d’échange se chargèrent d’instaurer la confiance.

Comment ça marche ? "Le billet de base, l’Ithaca hour, vaut 10 dollars, ce qui représente en gros le salaire moyen horaire payé dans cette ville, explique Paul Glover. Prenons maintenant un fermier qui vend pour 20 dollars de fromage. À la place de la monnaie nationale, il reçoit donc deux heures de travail gratuit. Avec ce petit capital, il achète par exemple les services d’un menuisier, qui lui même fait appel au savoir-faire d’un mécanicien, lequel utilise ces heures pour payer son chiropracteur, qui lui se sert de ces billets pour s’offrir quatre places de cinéma, et ainsi de suite. C’est un système sans fin qui grandit de lui-même, une économie écologique, en vase clos, qui s’écarte du dollar et où le temps de travail réel remplaces les liquidité abstraites."

Au début, l’affaire ne tournait que sur une centaine de commerces. Aujourd’hui, ce sent 1 450 boutiques et entreprises qui acceptant cette devise locale, et une revue publié tons les deux mois remet à jour la liste des participants. À Ithaca, on peut pratiquement tout acheter avec ces coupures. Des dîners en ville, des réparations de toiture, des légumes, du mobilier et même des voitures d’occasion. La mairie et la chambre de commerce ont avalisé la devise, et l’Alternatives Federal Credit Union, une banque des plus officielles, facture certaines de ses charges et quelques frais de crédit en Ithaca hour, "Je ne suis pour rien dans le succès de cette méthode, insiste Glover. Ce sont les gens de la ville qui ont permis que cela réussisse. Parce qu’ils ont cru en ce système.

Il faut dire qu’Ithaca est une ville qui a son petit caractère et un certain point de vue sur le monde. Un jour, on a voulu imposer une autoroute à ses habitants très sourcilleux sur l’écologie. Après treize années de lutte, ils ont envoyé la voie rapide se faire voir ailleurs. Une autre fois, c’est la prestigieuse université Cornell qui a décidé d’installer un incinérateur à ordures dans la localité. Le lendemain de l’annonce, un long article intitulé "Cornell tue vos enfants" était publié sur Internet. C’est ainsi que l’incinérateur partit en fumée.

Quant à la toute-puissante chaîne McDonald’s, elle s’avisa il y a deux ans de monter un de ses fast-foods en pleine centre-ville, juste à côté d’une sandwicherie tenue par on artisan local. Il n’y eut ni protestion ni scandale. Simplement tout le monde ignora superbement la pitance industrielle. Aujourd’hui, faute de clients, le McDonald’s a plié boutique, et des brioches é l’ancienne trônent plus que jamais derrière les vitrines de son modeste voisin. Et vous savez comment s’appelle le magasin de vêtements le plus chic du comté ? "Angels fly because they take themselves lightly".

Tout cela pour dire qu’Ithaca est un cas. Une ville suffisamment capricieuse pour ne pas s’en laisser conter lorsqu’il s’agit d’argent. Mais le plus étonnant, c’est que cc système de troc moderne fait des émules. Vingt-cinq villes, dont Hardwick (Vermont), Waldo (Maine), Santa Fe (Nouveau Mexique) et Kingston (Canada), ont édité, le plus légalement du monde, leur propre monnaie. Et cela grâce aux conseils que Glover dispense sur Internet, mais aussi avec l’aide de son kit de lancement, qu’il vend avec une vidéo pour 40 dollars.

Une banlieue de Mexico tente elle aussi l’aventure, et le jour de notre arrivée, sur son vélo, notre hôte filait à un rendez-vous que lui avaient fixé des émissaires zapatistes désireux de s’informer sur cette nouvelle forme d’économie. "Ils cherchent un moyen de rendre financièrement viable leur révolution, de sortir des circuits classiques de L’argent, dit Glover. Vous savez, cette forme de troc est très intéressante pour des pays pauvres, et j’ai eu plusieurs contacts avec des États africains."

En attendant, à Ithaca, on peaufine le système. À Printer Fine Line, l’imprimerie locale, on a mis au point une encre qui change de couleur qu’on frictionne les billets avec les doigts, et qui rend les Ithaca Hours infalsifiables. De nombreux emplois qui n’auraient pu être payés en dollars ont été créés grâce à cette économie parallèle et sont rétribués é 100% en devise locale. De nouveaux billets colorés ont également été émis l’heure (10 $), deux heure (20 $), demi heure (5 $), d’un quart d’heure (2,5 $), et d’un huitième d’heure (1,25 $).

La librairie Autumn Leaves est on peu la banque centrale du système. (C’est ici que l’on vient changer ses dollars en Ithaca hours, jamais l’inverse.

"Pas de spéculation, pas d’inflation, observant Stephany Marx, le gérant. Nous émettons de nouveaux billets quand cela est nécessaire, a mesure que l’organisation grandit. Et, comme routes les banques, nous remplaçons les coupures endommagées. Pour faire basculer les derniers sceptiques, voici un florilège des appréciations que les habitants de la ville portent sur leur monnaie. Michael, graphiste : "Les Ithaca hours sont la meilleure chose qui soit arrivée dans notre cité depuis l’invention du pain en tranche." Joe, marchand de disques : "Cela reflète notre philosophie, stimule notre agriculture, notre artisanat, et responsabilise nos vies." Danny, électricien : "Notre argent reste ici et nous nous entraidons, plutôt que d’enrichir des multinationales." Dave, professeur d’économie : Cette organisation parallèle crée un lien de solidarité et donne notamment la possibilité à des chômeurs de trouver un emploi." Eli, rabbin : ’Les "heures" sont une manière de rendre l’économie humaine, d’y ajouter une note chaleureuse et fraternelle." Charlie, fabricant de tambours : "Cette forme de troc nous permet, à ma femme et à moi, de manger plus souvent au restaurant." Bill et Cris, marchands de légumes : "Grâce a cet argent local, davantage de gens achètent des produits du terroir. Cela a fait augmenter nos ventes, et nous nous offrons désormais des petits luxes que nous n’aurions jamais pu nous payer en dollars. " Voilà succinctement résumée l’oeuvre magique de Paul Glover, ce cycliste activiste aimé des zapatistes et célébré par la presse capitaliste. Le jour de notre départ, à l’aéroport, des vols ont été annulés é cause de la force des bourrasques. En nous tendant une main amicale, Glover dit : "Vous avez de la chance. Pour un mois de novembre, il fait plutôt doux. Puis il enfourche sa bécane, ficelle son casque sous son menton, toise les frimas, et tel un courant d’air disparaît dans le vent.

CAPTION : C’est une économie écologique, qui s’écarte du dollar et où le temps de travail réel remplace les liquidités abstraites, dit de son système son fondateur, Paul Glover.


Bobines, briques et grains de sel

Ce sont les nouvelles monnaies des réseaux d’échange inventés par les Britanniques et copiés jusqu’en France.

Des cours d’informatique, un frigo d’occasion, des séances de méditation, du jardinage... On troque de tout dans les "lets" anglais (Local exchange trading systems). Helen, qui habite Manchester, se fait couper les cheveux chez Liz, qu’elle a rencontrée via le "lets". Elle paie avec un chèque de 7 bobines. La bobine est la nouvelle monnaie locale. Helen approvisionne son compte en faisant du baby-sitting.

L’Europe redécouvre un système vieux comme le monde. Ce sent des Anglais qui ont tire les premiers, en s’inspirant du système de Blue Mountains, une lointaine ville d’Australie, où la population s’est convertie au troc. C’est ainsi que nos voisins ont créé en 1992 le premier lets d’Europe, à Warminster, petite bourgade proche de Bristol. Quatre ans après, on compte pré de 400 réseaux, regroupant prés de 40 000 membres a travers l’Angleterre, aussi bien à la campagne que dans des grandes villes... Avec le lets de Manchester, Helen a finalement l’impression de retrouver son village natal en Irlande. Là-bas tout le monde se connaissait. On y troquait comme on respire ! "Dans une ville, c’est différent. Il faut un minimum de règles, d’organisation pour qu’un lets fonctionne et grandisse. C’est ce qui nous permit de recréer cet esprit de communauté. A l’origine de ce mouvement, des écolos, des néo-babas férus d’aliments bio et même... des quakers qui rêvent de "briser la tyrannie de l’argent . Mais, aux côtés de ces nostalgiques, on trouve des foyers qui peinent à joindre les deux bouts et qui grâce au lets peuvent tout simplement consommer. "Surendettement, exclusion des circuits bancaires, c’est le lot de beaucoup ici. Le lets, c’est un moyen d’améliorer son quotidien" , explique Liz Shepard, une des pionnières du mouvement. Une arme antipauvreté ? Du côté des économistes et du gouvernement, l’idée fait son chemin. Certains conseils municipaux, à Granage, près de Londres, mais aussi à Liverpool et à Manchester, ont embauché des recrues pour monter des réseaux dans des banlieues sinistrées. Et regardent de prés le Positive Mental Health, un projet qui vise élargir les services du lets à des personnes souffrant de problèmes psychologiques.

Voici Juno, 25 ans. Elle a connu routes les galères. Les petits boulots qui usent, où l’on "vous traite comme un chien", le chômage qui devient "une habitude" , le baluchon qu’on trimbale de squat en squat. Elle fait maintenant partie du lets de Brixton, une banlieue chaude de Londres, et "se sent de nouveau quelqu’un" : ses petits objets artisanaux font fureur et lui ont permis d’alimenter son compte en Positive Mental Health. Elle a donc pu s’offrir, toujours via le réseau, de quoi meubler la petite pièce qu’elle vient de trouver chez un ami, lui aussi membre du lets. "L’État providence ? Ici on a oublié ce que le mot voulait dire. On ne sait peut-être plus protester, comme en France. Alors il a fallu trouver. une autre façon de réagir : ressouder la communauté, relancer les initiatives locales. C’est ce qu’on fait avec les lets. , Pour l’Angleterre, le traumatisme de la récession, c’était il y a dix ans. Sur les décombres de la prospérité sont nées les bobines de Manchester, les briques de Brixton. Depuis deux ans, les petits frères des lets essaiment en Europe, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse. En France, un réseau s’est aussi mis en place dans les Pyrénées : on y paie en grains de sel. Monnaie de singe ? Non. De crise.

Doan Bui