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Les trois temps ou les trois SEL de la vie

mardi 1er juin 2004, par jpd_fr

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François Plassard, auteur de cet article se définit comme "chercheur en incertitudes" ;

certes,

mais en le lisant ou en l’écoutant attentivement, vous comprendrez vite, que notre ami François est un puits de sciences, une mine de trésors d’humanité, et un conteur comme il n’en existe guère...


LES TROIS TEMPS OU LES TROIS SELS DE LA VIE :

Le rapport à soi-même, le rapport au collectif, le rapport à autrui.


« Les êtres humains sont des lieux d’échanges, ils sont essentiellement dépendants de leur échanges...S’ils s’arrêtent, vous régressez dans l’échelle de complexité, vous n’êtes plus qu’un ensemble de molécules.

Hubert Reeves.

« L’heure de s’enivrer »


Le temps, un SEL (Système d’échange local) avec nous-mêmes ?

Chaque matin nous nous réveillons avec 86 400 secondes versées sur notre « compte personnel du temps ». Comme le dit Huguette Bouttin, chaque soir le solde est éliminé, vous perdez ce que vous n’avez pas su utiliser ! « Vous devez vivre le présent, avec le dépôt d’aujourd’hui, car hier fait partie de l’histoire, demain demeure un mystère, aujourd’hui est un cadeau qu’on appelle Présent ».

Cette métaphore d’un compte personnel du temps qui s’évapore chaque jour est intéressante, car le « mourir à soi-même » nous rapproche de ce que Confucius disait déjà si bien 500 ans avant Jésus Christ : « Vis chaque jour comme en mourant tu aimerais avoir vécu ». Si pour l’espèce humaine c’est la conscience de la mort (nous sommes les seuls êtres vivants à enterrer nos morts) qui semble la plus fondatrice de la hiérarchie des valeurs, ce Sel avec nous-même qu’est le temps, nous invite à hiérarchiser l’essentiel de l’accessoire dans la relation que nous entretenons avec nous-même. Ce temps est notre principal ressource de « sens ».

Le vaste et anonyme SEL des échanges de marchandises sur la Planète

Là il ne s’agit plus de la relation intime à soi- même, mais de la relation au collectif. Soit notre temps de travail pour produire des biens et des services que les néolibéraux disent "utiles" quand ils rencontrent une demande dite "solvable", en argent bien sûr, ce référent devenu universel des échanges.

Ne nous étendons pas sur ce vaste SEL planétaire anonyme, disons simplement qu’il produit toujours plus de biens d’usages (nourriture, logements, habits, transports..), de plus en plus mal redistribués par le marché, car il exclut de sa communauté de plus en plus de personnes dites non solvables.

Imaginez qu’à l’assemblée générale de nos SEL locaux, nous excluions ceux qui ont un compte débiteur (soit la moitié !) sous prétexte que nous les jugeons incapables de donner à leur tour quoi que ce soit ! Cela ferait du foin ! Rajoutez aux deux fonctions primitives de la monnaie que nous utilisons (celle d’être un étalon et un moyen de facilitation de l’échange) l’effet pervers de sa troisième fonction : faire de l’argent avec de l’argent. Le jeu inégal saute alors aux yeux ! Que dirions-nous dans notre SEL si nous nous échangions chaque jour soixante fois plus de signes ( chez nous des unités Cocagne ) que des biens, des savoirs, des services coups de main ? Nombreux seraient alors ceux qui rappelleraient le bon sens : la richesse c’est l’échange et non la spéculation-inflation d’unités ou de signes, abstractions inventées par les hommes.

A quand un débat au sein de ce vaste SEL planétaire sur cette curieuse évolution vers les signes virtuels qui a fait croître les revenus du capital en vingt ans de 22 %, tandis que, dans la même période, les revenus du travail régressaient globalement de 17% ?

Au lieu de centrer le débat politique sur : « Quel type de richesse voulons-nous produire et partager, et comment le produire ? », nous préférons focaliser l’effort collectif sur la croissance des flux monétaires (animés par les banques, à la place des Etats) dont nous savons qu’ils garantissent de moins en moins un mieux être collectif. Si nous multiplions les accidents de transport, les épidémies et les catastrophes naturelles (réchauffement de la Planète), nous faisons de la croissance monétaire, ce qui, à entendre et lire les médias, est devenu notre Religion.

Les SEL nous apprennent au quotidien que les unités échangées ne sont que simples repères, qui mesurent très partiellement (heureusement !) l’ensemble des richesses de toutes natures que nous produisons par nos échanges. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour l’argent, redevenu moyen et non finalité ?


La relation à autrui : un autre temps, une autre posture

Des trois types de relation qui fondent, en tout temps et tout lieu, une société : la relation à soi, la relation au collectif, la relation à l’autre, c’est sur cette dernière (même indissociable des deux autres) que l’aventure des SELs et de la vie citoyenne et associative est la plus riche d’enseignement. En effet en essayant de (re)mettre l’humain au centre de tout échange ( « le lien est plus important que le bien » ), nous allons à contre-courant de l’évolution de l’échange contractuel et instrumentalisé du Marché et de l’Etat !
Tout a semblé se passer comme si l’expansion conjointe du Marché et de l’Etat, en nous réduisant à l’état de producteur, consommateur, épargnant, usager, contribuable, avait du même coup balayé toute une richesse anthropologique, écologique, éthique, constitutive de notre Humanitude. C’est dans la "relation à autrui" que la carence de ce que nous appelons notre modernité (nouvelle barbarie ?) semble la plus nette. Quoi de plus difficile que la relation à autrui faisant de l’autre une fin et non un moyen ?
Les poètes comme Saint Exupéry dans le Petit Prince parleront d’une posture, d’apprivoisement nécessitant de la durée. D’autres, plus inspirés de biologie et de sciences cognitives, parleront de « haute technologie de la reconnaissance et du sens », souvent pervertie par la peur de l’autre en passion médiatrice d’accaparement et de pouvoir.
Les Sels, ces « réseaux de personnes » de toutes origines sociales, ayant pour finalité l’échange réciprocité, deviennent alors des laboratoires d’apprentissage multiple de la relation à l’autre qui nécessite de la durée. Il n’y a pas besoin de fréquenter longtemps un Sel pour s’en convaincre ! La plupart des associations remplissent aussi le même rôle, mais, à la différence des Sel, elles ont un objet précis ( la passion de la musique, du sport, du théâtre... ) pour médiatiser la relation. Mettre en avant la relation au-delà du cercle de ses frères ou amis proches, est un chantier pas si simple quand on sait que dans toute relation vraie c’est une part identitaire de soi-même qui s’expose. Pas si simple quand, dans ce pari de la confiance réciproque, s’entrecroisent des visions du monde différentes, des espoirs et des souffrances accumulées qui doivent être parlées pour être dépassées. C’est un vaste chantier pour le Sel et sans doute, avec les associations, sa plus grande contribution est réponse à la béance de lien social et ses gouffres de solitude sans précédent.

François Plassard, du Sel de Cocagne