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Terra economica N°40 - 09/12/2004 - Par ici, la monnaie !

jeudi 9 décembre 2004, par Serge33

ET SI, D’UN CLIC DE SOURIS, ON POUVAIT CRÉER SA MONNAIE ET FAIRE TOURNER SON PROPRE SYSTÈME MONÉTAIRE ? C’EST LE PARI D’UN DES CRÉATEURS D’AOL ET DE L’INVENTEUR DES SEL ANGLAIS. CE PROJET, OPEN MONEY, FAIT PARTIE DE LA GALAXIE DES MONNAIES COMPLÉMENTAIRES. UN MOUVEMENT TRÈS SÉRIEUX, DÉJÀ EN MARCHE AU JAPON ET EN ALLEMAGNE. ATTENTION : RÉVOLUTION !

Imaginons que vous collectionniez des tasses en forme de chouette. Personne n’est parfait. Grâce à Internet, vous êtes entré en contact avec des individus qui partagent cette singulière addiction. Vous souhaiteriez échanger des objets avec eux, mais ne possédez pas un sou vaillant pour acheter le commencement d’une tasse. Pas de doute : les monnaies libres sont pour faites vous ! En effet, il suffira bientôt de vous rendre sur un site, Openmoney.org pour inventer gratuitement l’argent de votre communauté - mettons le tassochouette. Chacun démarre à crédit zéro. Vous achetez la tasse de vos rêves. Votre solde descend à -30 (ou -300 ou -3 millions) tassochouettes. Et celui de votre coreligionnaire est aussitôt crédité de +30 tassochouettes (ou +300, ou +3 millions...). Lui pourra bientôt acheter chez les autres membres de la communauté.

Un CV en béton

Voici, brossé à grands traits, le principe de l’”Open Money” ou monnaie libre. Il repose sur une question en apparence simple : pourquoi chacun n’aurait-il pas le droit d’inventer sa monnaie ? L’idée a germé dans les esprits retors du Français Jean-François Noubel et du Canadien Michael Linton, lesquels en ont même produit un manifeste (1). Leur concept : offrir la possibilité de créer une communauté d’échanges matériels aussi simplement qu’un forum de discussion. Lubie d’illuminés ? Peut-être. Mais les CV des deux zozos ont de quoi éteindre les sarcasmes : le premier, pur autodidacte, fut l’un des créateurs d’AOL, qui compte parmi les plus grandes réussites économiques de l’ère start-up. Le second est l’inventeur des LETS, appelés chez nous SEL (systèmes d’échanges locaux). Du lourd en somme. Pour le moment, leur projet n’existe que sur papier, mais les compères espèrent bien mettre sur pied une équipe pour le concrétiser bientôt. Mais au fait, quel est l’intérêt de battre monnaie entre cybercopains, alors que les Etats le font déjà ? Précisément, pour Jean-François Noubel, il s’agit d’une réappropriation pure et simple d’un système qui n’aurait jamais dû échapper aux citoyens... Et qui fonctionne très mal. "L’argent est émis et possédé par les banques. Imaginerions nous que les idées politiques soient exclusivement réservées aux parlements ?, s’indigne-t-il. Cela a des conséquences plus que néfastes : d’abord, cet argent est cher, puisque les banques lui appliquent un intérêt. Ensuite, il est injuste, car, comme il est artificiellement limité, il devient un outil spéculatif qui se concentre entre les mains de ceux qui sont déjà les plus riches. Et surtout, il ne se trouve pas là où sont les besoins réels." Exemple : une famille voudrait acheter de la nourriture. Celle-ci est à portée de main, mais l’argent est trop rare, donc trop cher pour les membres de cette famille. A l’inverse, des milliards virtuels sont échangés chaque seconde entre les différentes places de marché mondiales. Bref, d’un côté, les besoins mais pas l’argent, de l’autre, l’argent déconnecté des besoins, livré à une spéculation stérile. D’ailleurs, soulignent les partisans de l’Open Money, les peuples en détresse inventent spontanément leur monnaie libre : voir la floraison de monnaies alternatives apparues en Argentine au plus fort de la crise économique.

Aucun intérêt

L’argent rêvé par les promoteurs de la monnaie libre est gratuit (on achète la tasse avant d’en avoir les moyens). De plus, il est "suffisant", c’est-à-dire juste en quantité nécessaire pour satisfaire les besoins existants. Par quel miracle ? Parce que sa circulation est régulée par les besoins de chacun. En effet, il ne s’accumule pas : quel besoin de ne pas acheter de tasses alors que les tassochouettes ne servent qu’à ça ? Et son prêt ne peut faire l’objet d’aucun intérêt. Bien sûr, comme nous sommes d’imparfaites créatures, le système nécessite quelques garde-fous pour continuer à fonctionner "aussi bien entre 10 qu’entre 400000 personnes", convient son initiateur.Afin d’éviter les krachs façon Argentine (plus d’argent dans les caisses) ou les noyades ultrainflationnistes, Jean-François Noubel songe à ce que les membres de chaque communauté se notent mutuellement, comme sur le site d’enchères en ligne eBay, pour repérer les bonnes et mauvaises réputations. Ils doivent également décider collectivement de la limite du solde négatif de chacun (pas le droit de dépasser - 10000 tassochouettes, par exemple).

Plus qu’un gadget, une révolution ?

Mais gare à ceux qui voient dans l’Open Money un gentil gadget de plus ! Jean- François Noubel se charge de leur dessiller les yeux. "L’appropriation citoyenne de l’argent sera probablement considérée par l’Histoire comme une étape essentielle de l’auto-affranchissement de l’humanité", n’hésite-t-il pas à affirmer. Car derrière sa monnaie, il y a comme toujours de la philosophie. Noubel planche ainsi très sérieusement sur le concept d’économie du don (2), aux antipodes de notre système actuel. "Dans l’économie-compétition (celle qui prévaut aujourd’hui), on prend pour soi contre une compensation. Dans l’économie du don, on donne d’abord, on reçoit en retour une fois que le collectif a gagné en richesse", écrit-il sur son site. Utopique ? Pourtant, s’occuper de ses enfants, être bénévole dans une association, ou participer à une équipe de foot amateur, voilà qui, selon lui, relève de l’économie du don et dont nous n’avons pas conscience. Bref, le concept de monnaie libre est d’une subversion insoupçonnée. D’ailleurs, la faculté de battre la monnaie constitue un pouvoir régalien, avec lequel les Etats ne badinent pas. Jean-François Noubel en est bien conscient et semble regretter le retard idéologique des autorités compétentes : "Les sociétés de demain fonctionneront avec des systèmes monétaires différents : des grands, des petits, des transversaux comme l’euro, des spécialisés [comme le tassochouette], certains pour la santé, d’autres pour l’éducation, d’autres pour la spéculation, etc." Et à en croire ses comparaisons historiques, il est convaincu de remporter la partie. "Ce sera comme l’invention de l’imprimerie par Gütenberg ou le piratage musical en ligne. Les partisans de l’ordre en place essaieront de s’y opposer, mais une fois que la technologie est lancée, rien ne peut l’arrêter." Le pari est pris !

- Arnaud Gonzague
- (1) Disponible sur www.thetransitioner.org
- (2) Théorisée par l’anthropologue Marcel Mauss (1872-1950) dans son chef-d’œuvre, Essai sur le don (1925).

LA MONNAIE RETROUVE UN SUPPLÉMENT D’ÂME

LE MOUVEMENT DES MONNAIES COMPLÉMENTAIRES, QUASI INCONNU EN FRANCE, EST DÉJÀ EN MARCHE AU JAPON ET EN ALLEMAGNE. IL POURRAIT ANNONCER UNE RÉVOLUTION ÉCONOMIQUE ET SOCIALE SANS PRÉCÉDENT.

La monnaie libre concoctée dans les chaudrons du duo Noubel-Linton n’est qu’une des multiples pointes émergées d’un gigantesque iceberg : celui des monnaies complémentaires, dites aussi "monnaies sociales". Un peu partout dans le monde, à côté - et non à la place - des échanges monétaires traditionnels, on voit fleurir des systèmes communautaires se dotant d’espèces sonnantes et trébuchantes moins "injustes" que nos euros, yens ou dollars.
Un grain de sel dans la machine économique
En France, on connaît les systèmes d’échanges locaux (SEL), qui permettent à des gens, dans une zone géographique limitée, de se rendre service - tu me donnes un cours de cuisine, je t’aide à réparer ta voiture - et d’échanger des talents ou des biens estimés en "piafs", "grains" ou "vagues", selon la région. La valeur de ces monnaies repose soit sur une estimation communautaire (c’est le cas du de Paris), soit sur le temps passé à travailler. Leur objectif : recréer du lien social, revaloriser les talents et la solidarité et surtout, permettre à des citoyens peu fortunés de vivre décemment dans une civilisation qui n’aime que les portefeuilles débordants. C’est d’ailleurs un point commun à toutes les monnaies complémentaires du monde.

Le Japon et l’Allemagne aux avant-postes

En Allemagne, à une échelle bien supérieure à celle des SEL, le “Roland” ou le “Chiemgauer” sont deux monnaies "périssables" - on dit aussi "fondantes" - qui perdent 1 ou 2% de leur valeur tous les mois (1). Le but est d’empêcher l’argent de s’accumuler et de l’obliger à se réinvestir pour profiter non pas à une minorité, mais à la communauté. Ce qui compte souvent n’est pas la valeur de la monnaie complémentaire, mais le temps passé à rendre un service, quel qu’il soit. En Italie, ce sont les "banques du temps", en Amérique du Nord le "Time Dollar", en France, le "Sol" (2)...

Sans odeur,mais quelle saveur !

Au Brésil, le ministère de l’Education travaille sur un projet de monnaies "Saber".Doté d’un milliard de dollars, il a pour but de financer la formation des jeunes étudiants dans tout le pays. Au Japon les "Fureai Kippu" apportent un début de réponse à la crise du vieillissement démographique. Leur principe ? Un jeune fait des courses, prépare la cuisine et fait prendre son bain à une personne âgée à la motricité réduite. Pour ce service, ce jeune perçoit des "tickets de soin" ou Fureai Kippu, qu’il dépose sur un compte. S’il tombe malade, il peut utiliser ces tickets pour payer une aide à domicile. Il peut aussi faire un transfert électronique sur le compte de sa mère, à l’autre bout du pays, afin que celle-ci puisse s’offrir une aide à domicile. L’intérêt : les personnes âgées peuvent demeurer chez elles, plutôt que vivre dans des maisons de retraite déprimantes et qui plombent les finances publiques. Bref, Saber, Sol ou Fureai Kippu, cet argent-là n’a peut-être pas d’odeur, mais qu’est-ce qu’il a comme imagination !

- AG
- (1) Voir le site http://polidor.free.fr
- (2) Une base de données se constitue en répertoire de ce qui existe dans le monde : www.appropriate-economics.org

DES MONNAIES POUR REPONDRE AU CHOMAGE

BERNARD LIETAER A OCCUPE PLUSIEURS FONCTIONS DANS DES INSTITUTIONS FINANCIERES ET GRANDES ENTREPRISES. A LA BANQUE CENTRALE DE BELGIQUE, IL FUT PRESIDENT DU SYSTEME DE PAIEMENT ELECTRONIQUE. IL A EGALEMENT TRAVAILLE SUR LE PROJET DE MONNAIE UNIQUE EUROPEENNE A LA FIN DES ANNEES 70. AUTEUR DE « THE FUTURE OF MONEY », IL EST CONSIDERE COMME L’UN DES GOUROUS DES MONNAIES COMPLEMENTAIRES. IL VIT ET ENSEIGNE AUX ETATS-UNIS. INTERVIEW.

Terra Economica : Selon vous, les monnaies complémentaires sont l’avenir de la monnaie. Pourquoi ?

Bernard Lietaer - Le système monétaire tel que nous le connaissons aujourd’hui, et qui date de l’ère industrielle, ne sera pas approprié à l’ère post-industrielle dans laquelle nous entrons. D’un certain point de vue, notre système monétaire marque la fin d’un système patriarcal et centralisé, qui date de 5000 ans, concentré autour des temples, puis autour des rois et empereurs, enfin autour des Etats et des banques. Ces monnaies conventionnelles ont un avantage : elles sont universelles, car reconnues par tous. Mais elles ont aussi une tare : elles sont incapables de bien remplir certaines fonctions sociales. Le principe d’une monnaie complémentaire est de définir des objectifs sociaux, et de créer les monnaies qui serviront cet objectif.

Terra Economica : On pourrait notamment apporter une réponse au chômage, dites-vous ?

Bernard Lietaer - Le lien entre monnaie en circulation et emploi a été largement démontré par de nombreux économistes. Quand le crédit se resserre, donc quand la monnaie devient plus rare, l’emploi souffre car l’économie souffre. Or il faut bien voir que l’on ne parviendra plus à relancer l’emploi en s’appuyant, comme jusqu’ici, sur la croissance matérielle : l’emploi est une institution créée avec la Révolution industrielle, or nous entrons dans une ère post-industrielle, dans laquelle nous devons abandonner l’idée de créer des emplois pour tous. Il faut maintenant faire une distinction entre travailler et avoir un emploi. Et puisque l’emploi se raréfie, il faut mettre en circulation des monnaies locales qui faciliteront l’échange du travail. Les monnaies complémentaires constituent une partie de la réponse à apporter à cette révolution.

Terra Economica : Ces monnaies ne relèvent-elles pas de la fiction ?

Bernard Lietaer - Pas du tout. Prenez le cas du Japon. Ce qui se passe là-bas depuis 7 à 8 ans est radical et déjà assez avancé. Une grande crise économique à commencé en 1990. Pendant 5 ans, toutes les solutions classiques ont été tentées pour relancer la machine, notamment une baisse des taux d’intérêt jusqu’au taux zéro, et des travaux publics massifs.Rien n’a marché. Aujourd’hui pour faire face à la crise et à des enjeux tels que le vieillissement démographique de sa population, le Japon n’a plus le choix. Il essaie autre chose. C’est dans ce contexte qu’il faut voir les expériences très officielles de monnaies complémentaires, avec par exemple les "Fureai Kippu" (Lire La monnaie retrouve un supplément d’âme, page 8).

Terra Economica : Et l’Europe ?

Bernard Lietaer - Nous allons y venir, en Europe et en France, comme au Japon. Déjà, deux expériences de monnaies régionales à plus grande échelle sont en cours en Allemagne et une quinzaine d’autres en préparation. Les Etats-Unis eux aussi se réveilleront dans trois ou quatre ans. Ils vont d’abord devoir faire face à l’illusion que la crise économique est passagère. Puis se produira la même chose. L’économie se cassera la figure et le pays fera face au problème du non-emploi d’une partie croissante de la population. Les Etats-Unis essaieront les mêmes solutions que les autres. Cela ne fonctionnera pas.

Terra Economica : En France, on connaît les SEL (Systèmes d’échanges locaux). A première vue, pas de quoi constituer la base d’une révolution...

Bernard Lietaer - Les SEL sont une application du LETS, système qui s’est développé au Canada, en Australie, en Grande-Bretagne et dans le monde entier. Partout, on a observé le même phénomène : pour chaque SEL,le nombre de participants a stagné autour de 500. Selon moi, ce système fonctionne à l’échelon local, mais il n’est pas adapté pour une plus grande échelle. C’est comme la bicyclette : c’est une excellente invention pour faire... de la bicyclette, pas pour voyager jusqu’aux Etats-Unis. Il ne faut pas juger les SEL pour autre chose que ce qu’ils sont : le support d’une communauté locale d’échanges. Mais alors, comment penser des systèmes à grande échelle ? Deux critères sont indispensables. Le premier est la qualité du service. Dans le système des SEL, la comptabilité peut être tenue aujourd’hui ou la semaine prochaine... Quelqu’un qui fait du business, quelqu’un qui tient une épicerie par exemple, ne participera pas à un tel système. C’est le second critère : pour qu’une monnaie complémentaire fonctionne à plus grande échelle, il faut que les négoces locaux y participent.

Terra Economica : Un tel système a-t-il déjà existé ?

Bernard Lietaer - Il existe déjà : c’est le système des points de fidélité des compagnies aériennes, les fameux "miles".Des milliards d’unités de cette monnaie sont créés et circulent chaque année dans le monde. Mais cette monnaie n’a pas de fonction sociale. L’idée des monnaies complémentaires est de mêler la crédibilité économique - qualité du service et participation du business - et la fonction sociale.

Terra Economica : Quel regard portez-vous sur le projet ”Open Money” ?

Bernard Lietaer - Pour prendre une analogie, je dirais que comme à l’époque des frères Wright dans l’aviation, il faut tenter des expériences pour avancer. Si l’aéroplane se casse la figure, il sera intéressant de comprendre pourquoi. A ce titre, j’encourage l’expérimentation et je vois des aspects positifs dans Open Money. Mais ce n’est qu’un projet de monnaies complémentaires parmi d’autres. Ce n’est ni le plus avancé, ni le plus significatif. Nous sommes dans un domaine trop nouveau pour prévoir l’utilisation qui en sera faite. Il est possible qu’il vole très bien, comme il est possible qu’il se casse la figure...

Terra Economica : Selon vous, l’avenir de ce système dépend de sa crédibilité...

Bernard Lietaer - L’utilisation de toute monnaie est une question de crédibilité. La monnaie, ce n’est même que ça. L’idée de l’Open Money est une grande idée. Mais nul ne saurait dire ce qui va se passer en pratique. Le système tel que présenté peut parfaitement échapper à ses créateurs. C’est peut-être même voulu. Mais j’insiste sur le fait que dans le domaine des monnaies complémentaires, d’autres projets existent déjà, sont pris au sérieux, et ont l’appui des gouvernements (1).

Terra Economica : Outre les gouvernements et les citoyens, les monnaies complémentaires peuvent-elles intéresser les grandes entreprises ?

Bernard Lietaer - C’est déjà le cas. Ainsi, le Terra TRC (Trade Reference Currency), projet sur lequel je travaille, est conçu pour fonctionner à l’échelle mondiale. Il ne sera pas utilisé pour payer chez le coiffeur mais pour des transactions multimillionnaires entre grandes entreprises. Le Terra est une monnaie complémentaire dont l’objectif spécifique est d’encourager les entreprises à penser à long terme.

- Propos recueillis par Walter Bouvais
- (1) Voir le site : www.accessfoundation.org
- (2) Voir le site : www.terratrc.org

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